Françoise, elle, a attendu sans inquiétude au début. Pas pour la valeur du cadeau. Pour le geste. Pour la preuve minuscule qu’on l’avait vue. Après tout, elle avait passé la journée entière dans la cuisine à surveiller le gratin dauphinois, à peler les pommes de terre, à refaire 2 fois la sauce parce que Claire la trouvait trop épaisse, à sortir les verrines du frigo au bon moment, à réchauffer les assiettes, à faire en sorte que tout soit parfait. Elle avait mal au dos, les jambes lourdes, mais elle s’était dit que c’était normal. Les mères font ça. Les mères tiennent les murs pendant que les autres prennent les photos. Quand le dernier papier de soie est tombé au fond du sac et que Claire l’a secoué au-dessus du sol pour montrer qu’il n’y avait plus rien, Françoise a demandé d’une voix calme, presque polie :
— Il n’y a pas un paquet qui serait passé sous la table ?
Claire a tourné la tête vers elle avec ce sourire qu’on réserve aux gens qu’on croit déjà vaincus.
— Oh mince… le vôtre a dû se perdre pendant la livraison. Avec les fêtes, vous savez comment c’est.
Matthieu aurait pu parler à cet instant-là. Il aurait pu dire que c’était déplacé, qu’on ne faisait pas ça à sa mère, pas devant 12 personnes, pas dans la maison qu’elle avait rendue possible. Il n’a rien fait. Il a levé son verre et il a lancé, avec un petit rire :
— Ça arrivera sûrement après le Nouvel An. Maman a toujours été patiente.
Quelques rires ont suivi. Pas énormes. Juste assez pour que ça coupe la peau. Samia a baissé les yeux sur son enveloppe, gênée. Noé s’est figé 1 seconde, comme les enfants le font quand ils sentent qu’un adulte vient de franchir une limite invisible. Françoise a senti qu’on attendait sa scène, ses larmes, sa plainte de vieille mère susceptible. Au lieu de ça, elle a replié sa serviette, l’a posée près de son assiette, s’est levée très lentement et a dit :
— D’accord.
Un seul mot. Rien d’autre. Elle a embrassé ses petits-enfants, a remercié la prof de piano pour son compliment sur la bûche, a pris son manteau dans l’entrée, et pendant qu’elle fermait les boutons de sa vieille veste en laine, elle a entendu la mère de Claire murmurer :
— Elle finira par se calmer.
Et Claire répondre, sans même baisser suffisamment la voix :
— Elle se calme toujours.
4 jours plus tard, à 15 h 17, on frappait à sa porte comme si quelqu’un allait mourir. Dans son petit appartement du quartier Saint-Donat, à Lyon, Françoise remuait une soupe de légumes sur le feu quand le premier coup a fait trembler le battant. Puis la voix de Matthieu, essoufflée, tendue :
— Maman, ouvre, s’il te plaît….
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