Je sentais mon cœur battre dans ma gorge.
Tout s’écroulait sans ordre.
Ma mère a alors glissé lentement vers le sol. Cette fois, elle ne s’est pas relevée. Son souffle était court, irrégulier, comme si son corps était en train de rendre les armes.
Et pourtant, elle a encore trouvé la force de parler.
— Je l’ai emmenée chez Élise… ta voisine… elle est en sécurité…
Un vertige m’a traversée.
Élise. La femme du bout de la rue. Celle qui avait toujours aimé Sophie comme sa propre petite-fille.
Antoine a fermé les yeux, comme soulagé malgré lui.
Mais moi, je n’arrivais pas à respirer.
— Pourquoi… ai-je répété.
Ma mère a tourné légèrement la tête vers moi.
— Parce que j’ai compris ce que lui voulait.
Son regard s’est posé sur Antoine.
Un silence brutal a coupé la pièce en deux.
Antoine a pâli.
— Arrête… a-t-il murmuré.
Mais elle continuait.
— Il voulait t’éloigner, Claire. Il disait que tu travaillais trop, que tu n’étais pas une bonne mère. Il voulait Sophie pour lui seul. Il voulait te la prendre petit à petit. Je l’ai entendu parler au téléphone.
Je me suis tournée vers lui.
Il a reculé encore.
— C’est faux.
Mais sa voix tremblait.
Et c’est cette faiblesse-là qui m’a détruite.
Le dossier médical est tombé de mes mains.
Tout se mélangeait : la maladie de ma mère, la disparition de Sophie, les mots, les mensonges, les silences.
Ma mère a poussé un dernier souffle, plus lourd que les autres.
— Je n’avais plus le choix… a-t-elle murmuré. Je savais que je n’aurais pas le temps… alors j’ai fait ce que j’ai pu.
Elle a fermé les yeux.
Et cette fois, ils ne se sont pas rouverts immédiatement.
Je me suis agenouillée près d’elle, mais mon esprit était ailleurs. Mon esprit était déjà en train de courir vers Élise.
Antoine a voulu me retenir.
— Claire, attends, il faut parler…
Mais je l’ai repoussé.
Pour la première fois depuis des années, je ne l’ai même pas regardé.
Je suis sortie de la salle de bain en courant.
La nuit avait envahi la maison sans que je m’en rende compte. L’air froid m’a frappée au visage comme une gifle. Je ne sentais plus mes jambes, seulement cette urgence brute qui effaçait tout le reste.La maison d’Élise était éclairée.
Je n’ai pas frappé correctement. J’ai presque arraché la porte.
Elle a ouvert, surprise, et avant même qu’elle ne parle, j’ai vu Sophie dans ses bras.
Elle dormait.
Paisible.
Vivante.
Mes jambes ont lâché.
Je me suis effondrée sur le pas de la porte, incapable de retenir quoi que ce soit. Ni les larmes, ni le souffle, ni ce poids qui m’écrasait la poitrine.
Élise m’a raconté ensuite, doucement, en me tenant debout avec elle.
Que ma mère était arrivée tôt le matin, en panique. Qu’elle avait dit que Sophie devait rester là quelques heures. Qu’elle avait pleuré en la déposant, comme si elle la déposait pour toujours. Puis elle était repartie sans se retourner.
Pour continuer à lire, cliquez sur ( Suivante 》) ci-dessous !