Mais la clé en cuivre entra parfaitement dans la serrure.
À l’intérieur, l’air sentait l’humidité et la poussière.
Des centaines d’horloges couvraient les murs.
Toutes étaient arrêtées.
Au centre de la pièce se trouvait un immense mécanisme relié à une verrière ouverte sur le ciel.
Et devant ce mécanisme se tenait le vieil homme.
— Tu es venu, dit-il calmement.
— Qui êtes-vous ?
L’homme leva lentement les yeux.
— Celui qui a commis la pire erreur de cette terre.
Il posa une main sur la grande machine.
— Autrefois, j’étais horloger du roi. Je voulais contrôler les saisons… empêcher les sécheresses, arrêter les tempêtes, offrir aux hommes un climat parfait.
Sa voix trembla.
— Mais personne ne peut posséder le temps.
Yanis regarda la machine.
Des roues gigantesques tournaient lentement dans un bruit métallique profond.
— Qu’avez-vous fait ?
— J’ai enfermé la pluie dans le temps.
Le silence tomba.
Puis le vieil homme désigna la montre argentée.
— Cette montre est la clé du mécanisme. Tant qu’elle reste brisée, les nuages ne reviendront pas.
— Pourquoi ne pas la réparer vous-même ?
Le vieillard sourit tristement.
— Parce que ce n’est pas une machine qu’il faut réparer.
Il posa une main sur le cœur de Yanis.
— C’est un homme.
Soudain, les horloges de la tour se mirent à sonner toutes ensemble.
Le vacarme était assourdissant.
La verrière au-dessus d’eux s’assombrit.
Des nuages noirs apparurent dans le ciel.
Mais ils tournaient comme prisonniers d’un cercle invisible.
Le vieil homme tendit la montre à Yanis.
— Tu dois choisir.
— Choisir quoi ?
— Garder le contrôle… ou rendre la liberté.
Yanis regarda les rouages immobiles.
Il pensa à sa mère.
À la ville poussiéreuse.
Aux champs morts.
Aux regards fatigués des habitants.
Puis il comprit.
Il ouvrit la montre.
Au centre du mécanisme se trouvait une minuscule aiguille dorée.
Il suffisait de la remettre en place.
Mais une fois réparée, la machine pourrait recommencer.
Les hommes pourraient encore chercher à contrôler le ciel.
Alors Yanis prit une profonde inspiration…
Et brisa l’aiguille entre ses doigts.
Le monde sembla retenir son souffle.
Toutes les horloges s’arrêtèrent.
La grande machine poussa un cri métallique terrible avant de se figer définitivement.
Puis le silence.
Un silence immense.
Le vieil homme ferma les yeux.
Et sourit.
La première goutte tomba sur la verrière.
Puis une deuxième.
Puis des milliers.
La pluie éclata sur la montagne avec une force sauvage.
Yanis courut dehors.
L’eau ruisselait sur les pierres, sur son visage, sur ses mains tremblantes.
En contrebas, les lumières de la ville brillaient sous l’orage retrouvé.
Les habitants sortaient dans les rues en levant les bras vers le ciel.
Certains riaient.
D’autres pleuraient.
Yanis tourna la tête vers la tour.
Le vieil homme avait disparu.
À sa place, il ne restait qu’une vieille montre ouverte, immobile sous la pluie.
Le lendemain, les rivières recommencèrent à couler.
Les jours passèrent.
Les arbres reverdirent.
Et dans son petit atelier, Yanis reprit son travail parmi les montres et les horloges.
Mais désormais, lorsqu’il entendait le tic-tac du temps autour de lui, il souriait.
Parce qu’il savait une chose que peu d’hommes comprennent vraiment :
Certaines choses deviennent magnifiques uniquement lorsqu’on cesse d’essayer de les posséder.
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